Lecture 1 - Low-tech : face au tout-numérique, se réapproprier les technologies
Avril 2020, collection Passerelles de Ritimo, collectif de réflexion mêlant designer, chercheur-euses, sociologues...
Introduction
Low-tech -> terme inventé par Philippe Bihouix dans son livre L'âge des Low-tech
Enjeu du propos : le numérique est partout, et tend à l'être de plus en plus
Monopole de certains géants
Utilisation excessive des ressources, au-delà de ce que peut supporter la Terre et l'humain
Temps très court depuis cette expansion = compliqué d'analyser collectivement ces nouvelles problématiques
Est low tech la technique qui est utile, durable et accessible/appropriable. Certain·es ajoutent également qu’elle est sobre, et utilise des matériaux locaux.
4 types de "numérique responsable" :
- Rebel Tech : « technologies sur mesure afin de modifier, façonner et même contester les conditions sociales établies » (Ritimo, 2020, p. 6) = plutôt politique et militante
- Wild Tech : « technologies impliquant un haut degré de détournement » (Ritimo, 2020, p. 6) « expérimentation sauvage esquissant une sortie hors de l’opposition stérile du high tech et du low tech » (Ritimo, 2020, p. 6) = plutôt les pratiques de bidouilles et de contournements
- Small Tech : « se référer spécifiquement aux questions numériques, dans la perspective de maintenir un haut niveau de complexité technologique mais sur la base des notions de biens communs, de travail collaboratif et les principes de démocratie et de justice sociale » (Ritimo, 2020, p. 6) = plutôt sur les communs
- Slow Tech : « la réflexion sur l’interaction société-technologie. Elle promeut le droit à la déconnexion, à freiner les addictions sociales aux technologies et au contraire à recréer des interactions humaines directes, et met en avant l’importance de freiner l’évolution et l’obsolescence très rapide des objets numériques en les rendant plus résistants, plus durables et plus faciles à réparer. » (Ritimo, 2020, p. 6) = plutôt la dénumérisation et la robustesse
Les 3 dimensions de la low-tech (qu'on retrouve dans les écovillages) :
- dimension sociale : « inégalités face au numérique, dématérialisation accélérée des services sociaux, asservissement des travailleur·ses du numérique » (Ritimo, 2020, p. 8)
- dimension environnementale : « consommation énergétique exponentielle, extractivisme, obsolescence programmée » (Ritimo, 2020, p. 8)
- dimension politique : « censure et de la surveillance sur Internet, de la propriété intellectuelle sur les connaissances comme communs, de la souveraineté technologique... » (Ritimo, 2020, p. 8)
« Penser notre rapport aux technologies numériques au prisme de la notion de low tech nous oblige à poser la question de l’utilité sociale, la durabilité environnementale et l’appropriabilité politique de nos outils [...] cette perspective ouvre sur l’idée que c’est en reprenant la main sur les techniques, la technologie, les savoir-faire, que se dessine l’émancipation de ce contrôle et l’autonomie pour subvenir aux besoins : la mise en commun des moyens de production, le développement des outils nécessaires à la collectivité et leur contrôle, la construction d’une résilience collective face à la crise écologique et climatique grondante » (Ritimo, 2020, p. 8)
Partie 1 : des enjeux sociaux
Dématérialisation des services publics : nouvelle forme d’exclusion ?
par Laura PIGEON et Caroline WEILL
« Selon une étude CSA, commandée par le Syndicat de la Presse Sociale, 11 millions de Français, soit 23 % de la population totale, rencontrent des difficultés avec le numérique1. » (Ritimo, 2020, p. 15)
Les différentes formes de "fracture numérique" :
- celles et ceux qui galèrent avec le numérique : « la question de la classe sociale joue autant ou plus que l’âge dans l’accès au numérique. Car au-delà de l’accès matériel et économique aux machines et à l’infrastructure, les compétences, habitudes et pratiques du numérique sont plus difficilement assimilables par certaines personnes que par d’autres » (Ritimo, 2020, p. 15)
- celles et ceux qui n'ont pas accès à des terminaux fiables
- celles et ceux qui n'ont pas d'infrastructures stables autour d'elles-eux, par exemple pas de réseau
- celles et ceux qui ont des handicaps (visuels, motricité...)
=> pose problème notamment pour accéder aux services publics qui sont de plus en plus dématérialisés pour réduire les coûts en remplaçant les fonctionnaires. Les usager-es se retrouvent donc à faire un travail (anciennement celui des fonctionnaires) sans être qualifié-es pour
=> cette dématérialisation des services publics pose aussi problème quant à la sécurité des données privées : sont parfois utilisés des outils propriétaires qui ont comme modèle économique la vente des données
=> on oblige ainsi à avoir des équipements numériques récents
Et ça s'étend à toute la société : passer par Internet pour réserver un restau, acheter un billet de train, prendre rdv chez le médecin, applis de rencontres, groupes de classe...
=> « Ainsi, c’est non seulement l’accès aux droits et aux services publics, mais bien l’accès au lien social qui est conditionné par l’accès et l’usage d’Internet. » (Ritimo, 2020, p. 18
Dans l'économie : disparition de l'argent en liquide au profit du "sans-contact" voire d'applis de banque.
=> risques de piratages, surveillance d'Etat
Problèmes de "non-recours au droit" : « toujours selon l’étude du CSA, 19 % des Français renoncent à accéder à des prestations auxquels ils et elles ont droit, par manque d’information ou par découragement. » (Ritimo, 2020, p. 20)
L'automate et le tâcheron
par Antonio CASILLI (sociologue), a publié aux éditions Seuil en 2019 "En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic"
« En 2018, Amazon aurait détruit trois millions de produits vient-on d’apprendre. Rien de surprenant pour le sociologue Antonio A. Casilli qui, à l’issue d’une longue enquête, montre pourquoi lesdits produits ne sont en réalité qu’un prétexte pour ce type de plateforme – Amazon, mais aussi Facebook ou Uber – dont l’activité principale s’avère être l’accumulation et la préparation de données qui serviront à développer des intelligences artificielles. » (Ritimo, 2020, p. 21)
Nous assistons à une inversion "des rôles respectifs des ordinateurs et des êtres vivants" (Jeff Bezos, 2006)
« Et l’entrepreneur de préciser que cette « inscription » ne relève pas du génie et du savoir-faire de ses informaticiens, mais au contraire d’une stratégie consistant à transformer des usagers non spécialisés en fournisseurs de services numériques pour sa plateforme. » (Ritimo, 2020, p. 21)
Ce sont des humains qui entraînent les machines à reconnaître des images, à lire des textes ou à interpréter des commandes vocales.
« Grosso modo », concluait Jeff Bezos, « c’est de l’humain-en-tantque-service » (Ritimo, 2020, p. 22, “This is basically people-as-a-service” Jeff Bezos, “Opening Keynote and Keynote Interview”, MIT World – special events and lectures, 2006.)
Ces travailleur-euses du clics (ou "tâcherons du clic" selon les termes du sociologue) font un travail en amont pour calibrer les logiciels et en aval pour vérifier les résultats. On peut aussi se considérer comme des travailleur-euses du clic notamment avec les captcha => dans le jargon de la plateforme, c'est ce qu'on appelle "l'intelligence artificielle artificielle"
Et c'est de la bouse parce que ça paye rien (un ou deux centimes par micro-tâche, parfois moins) : « En 2017 le salaire horaire médian d’un micro-travailleur ne dépassait pas les 2 dollars » (Ritimo, 2020, p. 23). Pour les pays émergents, ça fait pas beaucoup mais ça reste convenable, le problème c'est que c'est des taf très précaires et non protégée.
« Selon des études récentes menées par des chercheurs de l’Oxford Internet Institute, les pays qui achètent des micro-tâches sont les États-Unis, le Canada, l’Australie, la France et le Royaume-Uni, alors que ceux où résident effectivement les travailleurs du clic sont l’Inde, les Philippines, le Pakistan, le Népal, la Chine, le Bangladesh5. Cela suffit à dire qu’un certain nombre de structures de dépendance économique à l’échelle mondiale sont héritées de notre passé colonial et réapparaissent à travers ces micro-marchés du travail. » (Ritimo, 2020, p. 24)
(on notera par la même occas' qu'on parlait déjà d'IA en 2006)
L'IA ne remplace pas le travail de l'humain, elle transforme son travail "formel" par du micro-travail précaire et chiant.
Les réalités occultées du "progrès" technique : inégalités et désastres socio-écologiques
par Célia IZOARD
L'entreprise taïwanaise Foxconn (fondée en 1974) fabrique à elle seule près de la moitié de l'électronique mondiale. Avec plus d'1 million de salarié-es, c'est le 3ème employeur mondial. Ses principaux clients sont Apple, Amazon, Cisco (matériel réseau, serveurs et logiciels notamment de cybersécurité), Dell, Google, Hewlett-Packard (HP), Microsoft, Motorola, Nintendo, Nokia et Sony.
=> les ouvrier-ères travaillent autour de 60heures par semaine pour max 500€ par mois, vivant dans des chambrées d'une dizaine, sans intimité. Bâtiments de 12 étages aux fenêtres grillagées après qu'une vague de suicide ait été médiatisée au printemps 2010...
« Chaque détail du quotidien de ces ouvriers de l’électronique rappelle l’extrême mesquinerie sur laquelle repose le grand capital : en particulier dans le secteur manufacturier, les petites économies font les grandes fortunes. Les réunions obligatoires de début et de fin de journée ne sont pas payées. Il est interdit de parler à son voisin de chaîne et de lever la tête. La nourriture est insipide et insuffisante. À l’usine Jabil de Wuxi, le recrutement est payant à chaque étape, y compris la visite médicale, et dans les dortoirs, l’eau potable n’est pas fournie. Sur tous ces sites, cancers, maladies respiratoires et neurologiques sont légion, résultats de l’exposition aux poussières d’aluminium, fluides de coupe et solvants. [...] On dirait l’enfer et le paradis. Sous le soleil de la Californie, sur le campus de Mountain View, siège de Google, on se réunit dans une piscine à balles pour favoriser les brainstormings. Des salles de gym ouvertes jour et nuit sont à la disposition des employés, qui gagnent 7 dollars par demi-heure qu’ils y passent. Leur salaire médian avoisine les 100 000 euros par an. Le site compte une trentaine de restaurants, tous entièrement gratuits. » (Ritimo, 2020, p. 28)
« Toute main-d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que celui-ci soit humain ou mécanique, est condamnée à subir les conditions de travail de l’esclave. » (Ritimo, 2020, p. 32, Norbert Wiener, en 1949...)
La déconnexion aux technologies de communication
par Francis JAUREGUIBERRY (sociologue)
« En moins de vingt-cinq ans, nous sommes passés d’un plaisir récent de connexion à un désir latent de déconnexion. » (Ritimo, 2020, p. 34)
Il y a une confusion dans l'inconscient collectif entre accès, usage et appropriation, alors que les usages ne sont pas similaires même si l'accès est le même et que l'appropriation diffère d'un usage à un autre. « Ce n’est pas parce qu’il y a accès qu’il y a usages équivalents et ce n’est pas parce qu’il y a usages qu’il y a appropriations également bénéfiques. » (Ritimo, 2020, p. 35)
Parmi les plus "info-riches" (= celleux qui ont le plus accès aux informations), il y a une sorte de "nausée télécommunicationnelle" et de "fatigue technologique" qui croît. Cela se traduit par un désir de déconnexion, rarement totale mais plutôt segmentée et partielle. C'est une tendance majoritairement des classes économiques moyennes et supérieures, et culturellement développées.
=> semblerait provenir d'une surcharge informationnelle d'après les premières études menées par Jauréguiberry en 2003 et 2005.
=> mais c'est aussi pour se mettre à l'écart du monde, prendre un temps pour soi, se poser et reposer